Pour Doona, pour mes sœurs

Il existe une autre version de ce texte. Une version plaintive qui parle de souffrance et de solitude. Ce n'est pas celle que vous aller entendre car quand j'ai appris la mort de Doona ce n'est pas comme ça que je me suis sentie. J'ai pas été triste, j'ai été enragée.

Vous êtes toustes rassemblés ici contre la violence transphobe du CROUS et des urgences et vous les tenez probablement pour responsable de sa disparition. Mais il n'y a pas qu'eux, et loin de là.

Ce que vous devez comprendre, c'est que mes sœurs et moi sommes les personnes les plus forte de l'humanité. Les plus résilientes, les plus intelligentes et aussi les plus entêtées. Si ça ne tenait qu'à nous, on bougerait des montagnes pour le petit dej'. On est trop fortes. C'est pour ça que les obstacles dans nos vies sont aussi démesurés.

On vit dans une société patriarcale qui divise l'humanité en deux et prétend que c'est sur des bases naturelles. À la naissance, un médecin regarde entre nos jambes et s'il voit un pénis de plus de deux centimètres « Félicitations ! C'est un dominant ! », sinon « C'est une soumise ! » À partir de là, c'est toute la société qui participe à transformer le mâle en dominant ou à transformer la femelle et cellui qui ne rentre pas dans les cases en soumise.

Nous les meufs trans au milieu de tout ça, on dit non. Hors de question. Niquez-vous. C'est pas naturel, c'est pas normal, je refuse.

Les mecs nous détestent pour ça. On vous met en danger. La supercherie est découverte. C'est pas normal de se comporter comme un parasite qui agresse, détruit, violente, exploite, profite de l'autre moitié de l'humanité. On est sensée être naturellement à la même place que vous mais cette place notre existence montre qu'il est possible de la refuser. Qu'est-ce que ça dit de vous en tant que personne, vous qui l'acceptez les bras ouvert et ne la quitteriez pour rien au monde ? Pourquoi est-ce que vous ne refusez pas d'être des hommes ?

Les meufs nous détestent pour ça aussi. On attise malgré nous votre culpabilité. Contrairement à ce que vous aimez penser, vous avez accepté l'idée que votre place d'exploitées est dû à ce que vous avez entre les jambes. Ce mensonge qu'on nous répète pour toutes nous maintenir dans la servitude. Et puis on est sensées être des dominants, pas des soumises. C'est louche de vouloir devenir une soumise, qu'est-ce qu'on peut bien avoir dans la tête pour vouloir cette place que vous haïssez de toutes vos forces. On a forcément une arrière pensée, on est sûrement juste des dominants un peu plus fourbes que les autres, des gros malades pervers.

Nos vies démasquent la montagne de merde de la domination masculine. C'est pour ça que toute sa violence pèse sur nous. Il faut méthodiquement nous faire disparaître en nous confisquant la parole et en nous poussant au suicide.

Et nous les meufs trans au milieu de tout ça, on préfère encore subir la violence indicible que vous nous faites subir plutôt que de rentrer dans le rang.

Il n'y a pas que le CROUS qui envoie des lettres de menace d'expulsion, il n'y a pas que l'hôpital qui nous pousse à fuir ses soi-disant soins. Il y a vous aussi. La marginalisation constante que vous nous imposez.

Une de mes sœur morte, c'est pour chacun de vous une occasion de parler d'elle sans qu'elle soit là pour vous dire de la fermer et d'arrêter d'instrumentaliser sa vie. Mais quand on est en vie, vous nous regardez de loin, vous commentez notre passing, nos habits, notre voix, notre attitude.

Vous refusez de nous côtoyer. Vous ne venez pas dans nos vies, vous ne nous acceptez jamais vraiment dans la votre. Si vous le faisiez, vous risqueriez d'être témoins de nos vraies peur, de nos vraies joies et peut-être vous risqueriez de nous voir autrement que comme des créatures presque inhumaines, étranges, folles et misérables.

Demandez vous pourquoi le mieux dont vous êtes capable c'est de mettre des thunes dans une cagnotte et vous pointer quand l'une d'entre nous est morte.

Malgré ça, on vit. Et souvent, plus souvent qu'on ose l'admettre, on vit bien. La haine, la peur, la violence, la honte et l'exclusion suffisent à peine à nous écraser. Vous déployez des efforts immenses pour nous faire disparaitre et vous échouez. Nous sommes toujours là. Nous nous dressons toujours plus nombreuses, toujours plus en vie. Nous sommes fortes à ce point. Vos efforts concertés ne suffisent pas.

Doona aurait pu changer le monde, chacune de nous pourrait le faire si nous n'étions pas occupées à vous faire face. Tout est à nous, et un jour ça va péter.


J’ai lu ce texte lors d’un rassemblement à la mémoire de Doona devant le CROUS de Strasbourg le 28/09/2020. Vous pouvez voir et écouter cette lecture sur YouTube.