Le trou noir a tout aspiré

« Je ne veux pas d'un pénis entre mes cuisses. » C'est la première chose que tu as dit après avoir accepté ce rendez-vous. C'est la dernière chose que j'ai lu avant de sentir le trou noir se former à nouveau dans mon ventre. Cette abîme impénétrable qui aspire toute la chaleur de mon corps, les battements de mon cœur, mon sourire en coin. Juste avant que les larmes coulent. Ma poitrine se serre, ma gorge gonfle et l'air stagne dans mes poumons alors que l'oxygène se fait plus rare, aspiré lui aussi par ce puits de tristesse qui dévorera tout.

Tu as matché avec moi sur Tinder la semaine dernière. J'ai aimé tes cheveux qui ne voulaient visiblement pas restés coiffés. Ton sourire sur la troisième photo, celle où tu louches. La manière dont tu regardais cette violette esseulée entre tes mains pleines de terreau. J'ai de suite eu envie que tu me regardes comme ça. Ta bio était vide, comme c'est souvent le cas, mais je savais que je voulais te connaître.

C'est toi qui m'a envoyé le premier message. Tu m'as demandé comment était mon voyage à Berlin puisque je l'avais mentionné sur mon profil. Alors on a discuté de ce que j'y ai fait, des souvenirs que ça ravivait chez toi. Tu m'as parlé de ton envie d'y retourner un jour. Tu as ajouté que tu voudrais ne pas y aller seule.

On a continué à parler de nos vies, toi de cette maison que tu retapes en banlieue, de ce besoin de retour à la terre que tu as ressenti en plaquant ton dernier job, cette envie de retrouver du sens, moi de mes burnouts successifs, professionnels d'abord, militants ensuite, de ce besoin de m'ancrer dans le réel que j'ai ressenti en quittant les réseaux sociaux, cette envie de retrouver du sens.

Je sentais dans tes messages que tu étais soulagée de trouver cette proximité avec moi. Tes phrases se faisaient plus longues, ton vocabulaire plus doux. Une amie m'a dit un jour que tout ce que j'écrivais paraissait imprégné de sensualité et en te lisant je comprenait ce qu'elle avait voulu dire. Nos mots devenaient des caresses et tu m'avais confessé espérer que mes mains te feraient l'effet de mon écriture.

C'est moi qui ait proposé qu'on se rencontre. Entre les larmes, je me maudis de l'avoir fait, d'avoir pris ce risque. Chaque fois je me jure de ne plus m'y laisser prendre, chaque fois je reviens sur cette promesse. « J'ai tout le temps peur qu'il se passe un truc de merde, si je m'écoute j'ai plus qu'à attendre la mort dans un coin parce que je ferai plus jamais rien. » C'est ça que je me répète. C'est comme ça que je me relève. Et que je recommence. Et que le trou noir est sans cesse plus affamé. Sans cesse plus indomptable. Toujours plus proche de me briser et d'avaler mes éclats. Je me demande combien de temps je vais encore tenir.

Je t'ai proposé qu'on se rencontre et tu as accepté avec entrain. Puis j'ai voulu m'assurer que tu avais compris une certaine partie de qui je suis. Cette partie de moi qui ne devrait pas compter mais qui revêt une importance capitale pour le monde. Cette chose que je n'ai pas choisi d'être. Qu'on m'a imposé de force et qu'on m'accuse pourtant de rendre central dans ma vie. Ce à quoi je me réduis parfois moi-même de peur que d'autres ne le fassent plus violemment encore. Je n'ai plus été douce à tes yeux. Mes mains ne pouvaient plus t'apaiser. Mes mots ne pouvaient plus être ce baume que tu attendais. Le soulagement ressenti était illusoire. Il n'y avait plus de sens possible.

Je t'ai dit que je suis une femme trans, tes mots ont déchiré mes entrailles et le trou noir a tout aspiré.