La tristesse dans mes yeux

Est-ce que tu peux voir la tristesse dans mes yeux quand je souris ? Quand j'ai cette tenue qui te rends folle, minishort et chemise à carreau déboutonnée ? Est-ce que tu peux voir la tristesse dans mes yeux quand je traverse le local pour aller faire du thé en chantant ? Quand je me déhanche sur Princess de Tami T ?

Tu peux pas voir la tristesse dans mes yeux, ni les larmes qui en coulent quand je me réveille seule en pleurant la nuit et en admettant pour moi même ces mots que je ressens. Peur de l'abandon.

J'ai pas voulu l'admettre parce que c'est pas ce que j'ai. Quand t'as peur de l'abandon tu fais des crises abandonniques aux gens, et ça les saoule alors ils t'abandonnent alors t'avais raison. Quand t'as peur de l'abandon tu fais pas confiance parce qu'ils mentent quand ils disent qu'ils t'abandonneront pas alors tu t'attaches pas et tu finis seul. Si t'es seul t'as personne pour t'abandonner. T'as gagné mais à quel prix ?

Je peux pas avoir peur de l'abandon, c'est pas possible. Si j'en crevais de trouille je me précipiterai pas dans les sentiments de chaque personne qui me fait un sourire, c'est trop con de se ruer comme ça vers des occasions d'être laissée sur le carreau. Je multiplie les relations, je crushe et je flirte et je tombe et je m'accroche et tellement de gens comptent que ça devrait être invivable si j'avais vraiment peur de ça.

Mais je peux pas finir seule, c'est pas possible. J'ai besoin de compter, d'aider, de soutenir, d'aimer, de toucher, sentir, frémir, partager, rire. Je peux pas finir seule. J'ai peur qu'on m'abandonne alors si il y a plein de gens qui finiront par m'abandonner, peut-être s'ils sont tout pleins tout le monde va pas m'abandonner en même temps et alors je risque pas d'être seule et il restera peut-être quelqu'un, encore quelqu'un, juste une personne pour s'occuper de moi quand je peux plus m'occuper de moi, pour m'aimer, me rassurer, me dire que ça va aller t'es pas seule, c'est pas grave, t'es douce et forte et sexy embrasse-moi je te comprends colle toi à moi, à ma peau, t'es pas seule je t'aime je t'abandonnerai pas.

Jusqu'à ce qu'elle aussi finisse par partir, il faut pas que je risque d'être seule si ça arrive, c'est tellement facile de partir, parfois je crois que tout va bien et en fait en me croisant ce matin près du taff, près de chez toi, t'as décidé de changer de trottoir et de changer de rue et c'était fini.

C'est tellement facile de partir, un jour tu regardes Foxfire avec tes meilleures amies et puis vous cogitez, vous faites la teuf, vous allez au sauna, vous prenez de la MDMA et le câlin dure sept heures et c'est la meilleure nuit de ma vie alors imagine comment je me sens quand on parle de matching-tattoos. Alors je crois que tout va bien et en fait le jour où je ramène ma copine à un petit dej' pour qu'elle vous rencontre vous décidez que sa présence est intolérable, que j'aurais du vous prévenir et vous rassemblez le collectif et vous m'excluez de vos vies et je perd toutes mes amies d'un coup et il me faut six mois pour arrêter de faire des crises d'angoisse en voyant l'une d'entre vous mais un an après je pleure encore quand je me souviens que Spotify avait joué The Time of My Life en rentrant du sauna.

C'est tellement facile de partir, un jour tu crées un espace queer en ligne, les gens adorent, tu fais des rencontres, t'es au tout début de ta transition et c'est plus facile parce qu'il y a plein de meufs qui sont comme toi, vous aidez même d'autres meufs à réaliser qu'elles sont vos sœurs, tu fêtes l'été du cul, tout le monde s'envoie des nudes parce que tout le monde kiffe son corps trans, tu vas à Paris pour voir tout le monde et tu passes un week-end de folie. Je croyais que tout allait bien et en fait un jour vous me dites que je suis une personne horrible, malsaine et toxique alors je me casse et je disparais et je perds toutes mes amies d'un coup et tout se passe comme si j'avais jamais existé.

C'est tellement facile de partir, parfois je crois que tout va bien et en fait tu ne m'as plus jamais adressé la parole après qu'on se soit embrassé pour se dire bonjour. Quand je t'ai écrit pour savoir pourquoi tu m'as simplement répondu « Si tu ne sais pas, je n'ai pas envie de te le dire. »

C'est tellement facile de partir sans que je comprenne comment et pourquoi. Tu peux m'abandonner demain. Est-ce que j'ai fait un truc ? J'ai du faire un truc. Qu'est-ce que j'ai fait ? J'étais trop collante, j'étais trop distante, j'ai pas su être là, j'ai dit un truc de trop, je t'ai mise mal à l'aise, j'aurais pas du te dire que je pensais à toi, j'aurais du te dire que tu comptais pour moi, non ! oui ? Pas comme ça peut-être. Est-ce qu'on t'as dit que j'étais quelqu'un de dangereux ? T'as croisé qui ? Peut-être tu t'en es rendue-compte toute seule, si on le dit c'est peut-être vrai ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi on me dit pas ce que j'ai fait pour que je puisse arrêter de le faire et que tout soit bien qui finisse bien ?

Est-ce que tu peux voir mes larmes couler quand j'écris sur le canapé ?